Contribution de Jean-Pierre Sternbergerle développement durable : est-ce bien protestant ?A cette question qui nous a été posée, je me propose de répondre en 9 points, 3 arguments contre, 3 arguments pour et 4 motifs bibliques auxquels s'ajouteraient de nombreux points d'interrogation et de suspension.
1 – non, le développement durable n'est pas spécifiquement protestant : c'est une question humaine. nul n'est besoin d'être protestant ou chrétien ou croyant pour être convaincu du bien fondé du développmenent durable et agir en conséquence. Cela n'amène pas grand chose au débat de se référer à tel ou tel verset biblique ou à telle ou telle figure de l'Eglise (François d'Assise ou Théodore Monod ...) pour se donner bonne conscience et revendiquer après coup un apport décisif à l'idée d'écologie.
2 – non, le développement durable n'est pas protestant : la Bible est anthropocentrique. Un certaine lecture de la Bible induit l'idée d'un monde centré sur l'être humain seul destinataire d'un mandat de domination sur la planête. Le monde antique et donc la Bible ignorent généralement l'idée d'un péril écologique dû à l'activité humaine ou lié à une surexploitation et au gaspillage de ressources conçues comme inépuisables. Dans la Bible, l'être humain se perçoit souvent comme menacé par son environnement, presque jamais comme menaçant. De plus, la foi en la création implique la désacralisation de la nature qui n'a plus rien de divin à l'image de la lune et du soleil considérés comme de simples lampes accrochées au plafond du firmament. Cette désacralisation se traduit pas un mandat d'exploitation de la nature conféré par Dieu à l'être humain alors qu'il ne semble pas prévu que ce dernier ait des comptes à rendre des conséquences de ses actes et de sa gestion du monde.
3 – non, le développement durable n'est pas protestant : un autre monde est promis. A l'autre bout de la Bible, à l'opposé des récits de la création, le livre de l'Apocalypse laisse entrevoir que le salut se concrétise par la mise à disposition des sauvés de nouveaux cieux et d'une nouvelle terre, ce qui sous entend que le monde actuel est à considérer comme un objet destiné à être jeté, détruit et remplacé, un peu comme un mouchoir en papier. Non seulement un autre monde est possible mais il est promis par Dieu. Du coup pourquoi s'inquiéter de l'état de l'ancien monde ? Pourquoi s'attacher aux choses de ce monde ? Dieu saura prendre soin de ses élus comme il a su le faire de Noé et de sa famille.
à ces trois arguments on peut répondre par trois autres développements :
4- oui, le développement durable est protestant : théologie et anthropologie la création. Au centre de la théologie juive et chrétienne, sont articulés les deux commandements de l'amour de Dieu et du prochain. La création signifie que le monde est l'oeuvre de Dieu. Porter atteinte à cette oeuvre confiée à l'être humain, c'est porter atteinte au créateur. Si la Bible récuse toute divinisation du cosmos ou de ses éléments, elle n'en refuse pas moins une diabolisation du vivant ou de la matière : la perception du vivant et de ses manifestations donnent à penser le divin : « quand je vois le ciel oeuvre de tes mains, qu'est-ce que l'homme pour que tu te souviennes de lui ? ... » (Psaume 8)
5- oui, le développement durable est protestant : le respecter du prochain. La notion de prochain s'entend le plus souvent dans le sens d'un proximité géographique et humaine.Prochain est alors synonyme de « voisin ». Mais il peut aussi être compris comme un proximité dans le temps et renvoyer à la notion de patrimoine. L'amour du prochain au sens de l'humain voire du vivant qui vient à l'existence amène à considérer qu'une des principales tâches qui nous est confiées consiste à préserver la maison commune de telle sorte qu'elle demeure et devienne encore plus viable et habitable par le plus grand nombre « et c'est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (Lévitique 19,18)
6- oui, le développement durable est protestant : l'ici-bas du Royaume. Le thème du Royaume ou du Règne de Dieu (pour les chrétiens) ou du monde à venir (pour les juifs) ne s'entend pas forcément dans l'acception d'un remplacement de ce monde par un autre. La prière « que ton règne vienne » qui pourrait effectivement renvoyer à une succession d'univers est immédiatement suivie de « donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour ». La venue du Royaume ne doit donc pas être repoussée dans une réalité étrangère et comme supérieure à l'univers actuel. Elle s'inscrit dans le quotidien des croyants qui en recevant et partageant la nourriture de chaque jour rendent grâce c'est à dire reconnaissent l'action de Dieu ici et maintenant, concomitante à l'action des hommes, producteurs et répartiteurs de cette nourriture.
Qu'est-ce qui nous permet de qualifier de « protestant » un projet plutôt qu'un autre ? On peut définir le protestantisme par la référence au texte biblique d'une part et par la liberté de lire et d'interpréter d'autre part. En tant que libres lecteurs, nous avons accés à plusieurs passages de la Bible dans lesquels nous sont proposés des motifs et des paradygmes qui nous permettent de penser autrement notre rapport avec le monde et ses habitants. J'évoque quatre motifs qui paraissent pertinents à ce sujet.
7- le motif des « plaies d'Egypte » dans la tradition de l'Exode : pour faire plier un pouvoir autoritaire et amnésique, l'Eternel déchaine une série de fléaux qui, en commençant par le fleuve nourrissier frappent tour à tour tous les êtres vivants du pays solidaires dans cette souffrance dont la responsabilité est portée par le pouvoir finalement touché dans sa descendance.
8- le motif du péché et même la figure du démoniaque (non pas la personne possédée mais le processus d'aliénation aboutissant à la dépossession de soi). C'est en des termes semblables qu nous pourrions évoquer la situation de l'homme moderne conscient et coupable d'un mode de vie inaproprié et incapable de vivre selon des choix plus responsables.
9 -la création comme paradygmes de la solidarité entre tous les vivants qui ont ceci en commun de recevoir et de transmettre la vie. et le salut
10- le thème du salut enfin comme promesse d'un avenir qui, grâce à Dieu, ne dépend pas seulement de nos décisions et de nos efforts, ce qui constitue un motif popur ne pas succomber au désespoir et au catastrophisme sans pour autant que cela nous exonérer d'avoir à mener une conduite informée et responsable.
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